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Ceci est la version non-éditée d'un article écrit pour Le Monde Diplomatique et paru dans l'édition d'août, disponible
en kiosques ou en version électronique ici: http://www.monde-diplomatique.fr/2012/08/DEAS/48030
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Port de Gaza city, en attente d'embarquer (cliquez sur les photos pour les agrandir) |
La Méditerranée a toujours revêtu une importance majeure dans le quotidien
de la population gazaouie. Cet horizon
sans entrave auquel ils font face les aide depuis des décennies à
supporter le poids du conflit. Mais pour les pêcheurs toujours en activité, la
mer est plutôt devenue synonyme de danger et de frustration qu’une source de
revenus ou un objet de contemplation ces dernières années. Pollution,
effondrement de la biomasse dû à la surpêche, conditions sécuritaires
précaires, hausse du prix du fuel, paupérisation,… Tous ces éléments
compliquent grandement le quotidien de ces hommes, de moins en moins nombreux
au fil des années passées sous un blocus israélien qui détruit à petit feu
l’industrie de pêche gazaouie. Ils font partie des rares habitants
expérimentant encore au quotidien une confrontation directe avec “l’occupant”. C’est
pour mieux comprendre cette confrontation que j’ai décidé d’accompagner en mer
l’un d’eux.
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Mon incompétence totale à retirer les poissons pris dans les filets a bien fait rire tout le monde |
Depuis 1993, la zone de pêche autorisée par Israël s’est réduite comme peau
de chagrin. Initialement fixée à 20 miles nautiques par les accords d’Oslo,
elle a progressivement été réduite pour des raisons de sécurité
à 12 miles en 2002, puis 6 miles en 2006, pour atteindre sa limite actuelle de
3 miles à la suite de l’Opération “Plomb Durci” de 2009. Aujourd’hui, selon
l’OCHA
,
85% des eaux de pêche gazaouies sont ainsi totalement ou partiellement
interdites d’accès dues aux restrictions sécuritaires imposées par l’Etat
Hébreu, en totale violation du droit international
.

« 3 miles are not enough ». C’est l’inscription d’un graffiti
peint sur un mur jouxtant l’entrée du port, auquel je me rends un soir de juin avec
en poche une autorisation délivrée au préalable – non sans mal - par les
autorités portuaires de Gaza. Situé au cœur de la capitale gazaouie, le seul
port encore en activité dans la bande porte toujours les stigmates des derniers
bombardements israéliens de 2009. En reconstruction, il se compose
grossièrement d’un large ponton de béton, de quelques préfabriqués en guise de
bureaux pour l’administration et de baraques en taule destinées au matériel des
pêcheurs.
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Nasser Abu Amira |
Nasser Abu Amira m’accueille avec ce grand sourire qui ne le quitte jamais.
Il a 45 ans, dont 35 à pêcher dans les eaux gazaouies. Comme la plupart des
pêcheurs, il a fait ses premières sorties en mer pour aider son père dès qu’il
a eu la force de remonter un filet. Ici, la pêche est une affaire de famille.
Ses 4 fils l’accompagnent chaque nuit et hériteront un jour des
« hasakas » familiaux, ces petits bateaux constituant la seule source
de revenu de la famille. Et tout comme la plupart des pêcheurs, il ne compte
plus les confrontations avec la marine israélienne. « Leur technique, c’est de faire des cercles autour du bateau pour
essayer de nous faire chavirer, ou de tirer dans les moteurs pour les détruire.
La dernière fois, ils nous ont demandé de nous déshabiller et de nager jusqu’à
eux, ils nous ont menotté et emmené à Ashdod (une ville israélienne au nord de
la bande de Gaza) pour nous interroger ». Généralement relâchés quelques
dizaines d’heures après, souvent sans leur matériel, l’histoire de ces pêcheurs
n’est qu’une goutte d’eau venant gonfler le flot de témoignages similaires
décrivant les exactions israéliennes en la matière.
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La barque au centre du filet a été placée par Nasser plus tôt dans la soirée et contient les projecteurs et le générateur qui attireront les poissont durant une partie de la nuit. Les pêcheurs reviendront quelques heures plus tard avec un second bateau pour encercler la barque avec leur filet, afin d'attraper les poissons ayant confondu lumière artificielle et soleil levant |
Nous embarquons vers 1h du matin, après d'interminables heures passées à négocier les derniers détails du voyage avec les autorités portuaires, de plus en plus réticentes à voir des internationaux embarquer sur les bateaux. Comme beaucoup de pêcheurs contraints par
l’écroulement des stocks de pêche, Nasser pratique la technique de l’éclairage.
Il sort en mer vers 18h, ancre au large deux à trois barques munies de
projecteurs, et revient la nuit avec son équipage pour espérer attraper les
poissons confondant lumière artificielle et soleil levant.

Mais les premiers problèmes ne tardent pas :
la pollution très importante de la zone a attiré une myriade de petites méduses
qui alourdissent considérablement les
filets des différentes barques : impossible de les hisser à bord.
Il faudra environ 2h aux pêcheurs pour trouver un mécanisme leur permettant de les
vider de leurs déchets, brisant au passage le système de treuil du bateau. Or
en mer, le temps est compté. Tous les filets doivent en effet être remontés
avant le lever du soleil, qui disperserait les poissons agglutinés autour des
projecteurs.
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Impossible pour l'équipage de remonter les filets, alourdis par les méduses et les déchets de toute sorte |
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Le système de treuil utilisé pour faciliter la remontée des filets trop lourds se brisera quelques minutes après cette photo |
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Les méduses sont bien visibles sur cette photo |
Cette pollution est une conséquence directe du blocus israélien. Selon un
rapport de l’OCHA, quelques 90
millions de litres de déchets sont ainsi rejetés chaque jour directement dans
la mer, du fait des restrictions israéliennes bloquant l’importation des matériaux
de traitement adéquats. Les pêcheurs, interdits de poser leurs filets au delà
des 3 miles, se retrouvent donc contraints de pêcher dans ces eaux pauvres et
très polluées. Pourtant ici, même 100 mètres au delà de la limite peuvent faire
la différence, et poussent les pêcheurs à prendre toujours plus de risques. Entre juillet 2011 et avril 2012, on a ainsi dénombré environ 150 incidents avec
la marine israélienne, incluant 60 arrestations, 12 blessés et 20 cas de
sabotage ou de confiscation de matériel.
Une période plutôt calme comparée aux années précédentes où plusieurs morts étaient
venus alourdir le bilan.
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Certains des membres de l'équipage ont à peine la force de tenir un filet |
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Le soleil se lève, sonnant l'heure du retour au port pour vendre le poisson tout juste pêché |
Cette nuit la, aucun incident n’a été à déplorer. Nous rentrons au petit
matin, les cales relativement bien remplies malgré les contretemps nocturnes.
L’équipage est visiblement satisfait. « Tu nous as porté chance, reviens
quand tu veux ! ». C’est effectivement un « bon jour » :
le bateau de Nasser est celui qui a pêché le plus de poissons. 7 caisses en
tout, pour une nuit complète de pêche. Un nombre qui semble ridicule au vu des
efforts, du temps et des ressources déployées. En tout, ils gagneront 500 NIS
(100 euros), à se partager entre l’équipage, et desquels il faudra encore déduire
de nombreuses charges.
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Déchargement des cales au petit matin |
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Tri du poisson avant de le vendre sur le marché, à quelques mètres du port |
Une fois rentrés au port, un barbecue s'improvise autour de la pêche de la
nuit. Soudain, plusieurs explosions se font entendre. Je tourne la tête en
direction de la mer, inquiète, sondant du regard mon entourage en quête d’une
réaction. Mais personne à part moi ne semble y prêter la moindre attention.
Lorsque je leur signale, ils me répondent simplement: “oh tu sais, on est tellement habitué qu’on ne les entend même plus.
C’est notre quotidien ici, si on devait tourner la tête à chaque coup de feu
qu’on entend en mer, on deviendrait fou. On ne vivrait plus. Et il faut vivre.”
Vivre? Plutôt survivre.
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Barbecue à 8h du matin, après un nuit blanche et secouée en mer. Le concept est un peu brutal, mais le résultat est délicieux |
Merci à Marine Colleu pour la relecture de cet article.